
Cet article a été publié dans la revue
Mémoires, de l'association Primo Levi, de juin 2011, ainsi que
sur le blog de Serge Portelli.
La barbarie s'installe dans les mots avant de prendre les armes. Violence et langage
interpénètrent constamment. Le déshumanisation de l'autre, afin de "construire" un ennemi, précède
le déchaînement de la violence. La "bataille des mots" est donc primordiale :
"Au
commencement était le verbe. A l’arrivée aussi. La parole accompagne et épouse la vie dans son
entier. Toutes les évolutions, toutes les transformations sociales et politiques passent par la
parole et reviennent vers elle, inlassablement. A chaque idéologie son idiome, son vocabulaire, ses
néologismes, ses mots-clés, ses images, ses tics de langage, ses glissements de sens, ses
slogans... Ces évolutions sont constantes mais rarement spectaculaires. Elles se font à pas
comptés, sur de longues périodes et n’alertent que des observateurs attentifs. L’installation d’un
nouveau langage, d’une novlangue, ne se fait pas par décret. Elle ne résulte pas d’une brusque
invasion, mais de mouvements progressifs, de lentes métamorphoses.
Personne n’a mieux
analysé ces bouleversements insidieux du discours que Victor Klemperer dans son magistral LTI, la
langue du Troisième Reich. Écrivain et philologue, il fut persécuté comme juif par le régime nazi,
échappa de très peu à la mort et ne dut son salut qu’à son mariage avec une non-juive. Pendant
toute cette période noire, il fut déchu de son statut d’universitaire et survécut,
intellectuellement, en se livrant chaque jour, dès avant 1933, dans son journal personnel, une
analyse minutieuse du discours nazi et de son emprise sourde sur le langage ordinaire. "La nazisme,
écrit-il, s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre travers des expressions isolées, des
tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient des millions d’exemplaires et qui furent
adoptées de façon mécanique et inconsciente [...] Qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est
constituée d’éléments toxiques ? [...] Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic :
on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelques
temps l’effet toxique se fait sentir".
Le nazisme a été vaincu par les armes. La violence
légitime des démocraties a vaincu la barbarie. Mais cette barbarie s’était installée lentement dans
les mots avant que de prendre les armes. C’est toujours d’avoir perdu cette première bataille du
langage que surgit la nécessité d’un véritable combat et d’une guerre sans merci. C’est pour éviter
le retour d’une telle violence qu’il nous appartient de nous battre, pacifiquement, pied à pied,
mot à mot, contre l’arsenic du langage.
Violence et
langage, torture et parole
Torture, parole et
silence
De la brutalité des coups d’un côté, de la noblesse de la parole de
l’autre, on pourrait déduire que la violence et le langage appartiennent à deux mondes
irrémédiablement distincts. En fait ils s’interpénètrent constamment. La violence peut avoir sa
noblesse et les mots leur déchéance. Les arts martiaux sont un art de la violence retenue voire
refusée. La parole est parfois un flot d’obscénités, un déferlement de haines, une pluie de
mots-coups, un soeur jumelle du cri, une autre façon de blesser voire de tuer. Mais, le plus
souvent, violence et langage cohabitent, s’entremêlent et se confortent. La torture est précisément
l’un des domaines de cette morbide conjugaison, l’un de ces liens entre parole et violence, le plus
pervers peut-être, car son objectif délétère est la fois la parole et le silence. L’aveu, la
dénonciation sont le but direct des souffrances infligées : il s’agit d’obtenir par tout les moyens
le renseignement désiré. Mais la torture est aussi une façon de museler, en réduisant au silence la
victime, ses proches et aussi toute une population. La terreur rend muet.
Le travail préalable de déshumanisation
La torture entretient avec la
parole, en amont de la violence, un lien tout aussi profond. Car cette barbarie n’arrive jamais au
hasard : elle s’installe toujours sur un terrain préparé, travaillé, labouré par le langage et la
pensée. La torture est un long travail de démolition de l’humanité. Elle prend place dans une
histoire d’abord tissée de mots. La première deshumanisation s’opère insidieusement. La victime a
été désignée l’avance : elle s’inscrit dans un groupe de sous-hommes dont la dévalorisation puis
l’exclusion de l’humanité ordinaire ont été pensées, écrites et parlées au fil des ans et même, le
plus souvent, au fil des siècles. Tout un discours s’est construit progressivement qui a enlevé, un
à un, ses habits d’humanité à ces futures victimes. Le bourreau n’invente rien. Il est un
continuateur, un héritier. Il met en acte une condamnation prononcée bien avant lui, même s’il n’en
a pas toujours conscience. Si la torture fait d’un homme une chose, ce déclassement, cette
réification ont d’abord pris le chemin des mots. Il faut construire l’ennemi avant de le détruire.
Tout comme il faut un bon motif pour déclencher une guerre.
Parmi tant d’exemples de
déshumanisation possibles, l’un des plus clairs est celui de l’esclavage à propos duquel furent
édifiées toutes les théories permettant et justifiant la torture. Certes les esclaves, dans
l’Antiquité, étaient des êtres humains, mais ils n’étaient que des biens, propriété de leurs
maîtres. Pour Aristote, l’esclave n’est qu’un "objet animé". C’est la nature, expliquait-il
doctement, qu’on doit cette distinction entre des êtres qu’elle a dotés d’un corps plein d’une
"vigueur requise pour les gros travaux" - les esclaves - et ceux qui elle a donné la "station
droite" et qui, dès lors, peuvent s’adonner la vie de citoyen! De la "chose animée" la torture, le
lien est évident. La chosification était minutieusement théorisée. La parole était en totale
adéquation avec la pratique. Il n’y avait plus qu’à passer à l’acte, frapper pour de bon, après
avoir brutalisé avec les mots.
La nécessité de
l’ennemi
Bien d’autres catégories humaines ont été ainsi façonnées selon les
besoins. Chaque époque, chaque société s’est confectionné son ou ses ennemis, intérieurs ou
extérieurs, au gré de ses peurs et de ses difficultés, pour consolider des identités vacillantes.
Créer un ennemi, c’est permettre à une communauté faible "d’exister contre". Freud a parfaitement
expliqué ce mécanisme dans Malaise dans la culture : les valeurs adverses du groupe ennemi
permettent de souder une communauté. "Un groupement civilisé plus réduit, c’est là son avantage,
ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu’il autorise à traiter en ennemis tous ceux
qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n’est pas maigre. Il est toujours possible d’unir les
uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il
en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups" (Freud, Malaise dans la culture). C’est
ce qu’avait aussi théorisé, sa façon, Carl Schmitt (1888-1985), ce célèbre juriste allemand,
antisémite viscéral, thuriféraire du nazisme, juriste officiel du Troisième Reich, qui faillit être
jugé à Nuremberg. L’une des lignes de force de ses théories, transposables bien à d’autres périodes
que le Troisième Reich, est la nécessité d’un ennemi, quel qu’il soit. On peut déceler dans cette
obsession de l’adversaire de multiples significations : d’une profonde rigidité de la pensée aux
symptômes de la paranoïa. Il reste que cette phobie politique est le fondement langagier le plus
fort de la violence. "La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les
actes et les mobiles politiques, explique Carl Schmitt, c’est la discrimination de l’ami et de
l’ennemi... L’ennemi politique ne sera pas nécessairement mauvais dans l’ordre de la moralité ou
laid dans l’ordre de l’esthétique, il ne jouera pas forcément le rôle d’un concurrent au niveau de
l’économie, il pourra même, l’occasion, paraître avantageux de faire des affaires avec lui. Il se
trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit,
dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à
la limite des conflits avec lui soient possibles".
Aujourd’hui, le langage de la violence d’Etat
Le danger sécuritaire
Notre époque ne présente aucune originalité. La
torture est toujours présente. Tous les facteurs qui peuvent y contribuer d’habitude (facteurs
historiques, politiques, idéologiques...) sont plus que jamais présents. La violence ne faiblit
pas. Les "ennemis" foisonnent. La parole, comme d’habitude, est mise à contribution pour justifier
toutes les violences, celle de la torture et bien d’autres.
Si les dangers d’un langage
totalitaire ont été analysés et dénoncés en leur temps, de nouveaux périls surgissent, porteurs
d’autres cauchemars. D’autres noires utopies apparaissent, très différentes dans leur forme et dans
leur contenu, mais tout aussi dangereuses, à terme, pour la démocratie. L’une des plus puissantes
est celle d’une société de sécurité absolue, de tolérance zéro, de prévention radicale,
d’enfermement préventif, de méfiance systématique de l’étranger, de surveillance et de contrôle
généralisés : elle s’écrit et s’énonce chaque jour dans certains discours politiques mais
s’infiltre aussi dans le langage commun. Une lente subversion des sens nous habitue lentement à
parler puis penser ainsi.
Partant d’un légitime souci de paix et de tranquillité, cette
théorie sécuritaire exacerbe et détourne le principe de précaution jusqu’alors utilisé en matière
d’environnement. S’appuyant sur la réalité indiscutable de la délinquance, de la criminalité et du
terrorisme, le sécuritarisme se propose d’installer peu à peu une société préventive dont sont
éliminées progressivement toute "déviance" et toute "dangerosité". Un tel programme d’éradication
du risque et de la criminalité nécessite d’abord des mots nouveaux ou légèrement déformés.
Monstres, bêtes, prédateurs, racailles... tout un dictionnaire s’étoffe réguli rement et s’articule
en un discours juridique, gestionnaire, technocratique et banalisant. Des figures ennemies
apparaissent, porteuses de discriminations et grosses de persécutions.
Prédateurs et monstres
Prédateur: "se dit des espèces animales qui se
nourrissent de proies vivantes". Telle est pourtant la dénomination dont on affuble nombre de
délinquants et notamment les délinquants sexuels. L’expression "prédateur d’enfant" fait désormais
partie du vocabulaire juridique au Canada tout comme aux Etats Unis. Monstre : être difforme qui ne
fait pas partie de l’humanité ordinaire. Tel est pourtant le qualificatif qui revient régulièrement
dans le discours politique. "Je dis monstre parce que je crois qu'il y a un moment où il faut
employer les mots qui correspondent aux situations et ne pas se voiler la réalité" : propos public
d’un président de la République français au sujet d’une personne qui venait d’être arrêtée pour
meurtre.
La diabolisation du délinquant est une constante ; se développe ainsi tout un
vocabulaire ciblé l’éloignant ou l’excluant du monde des hommes et laissant la place une réaction
violente. Nous ne sommes plus au stade des images ou des métaphores. Il ne s’agit plus de dire,
différemment, l’effroi ou l’indignation devant des actes criminels. Les mots traduisent et
construisent en même temps une idéologie de la répression et de l’exclusion qui peut justifier
toute sorte de violence d’Etat. Quand le mot d’ordre est de nettoyer un quartier "au Kärcher" pour
en exterminer la "racaille", il n’est plus question d’hommes mais d’objets. Le nouveau langage a
préparé le terrain.
Réification et déshumanisation
Ce
langage sécuritaire est la clé d’un monde différent où disparaissent les mots "propres", les termes
ordinaires. Dans ce monde "moderne" surgissent des sciences, des institutions et des mots nouveaux
adaptés à l’idéologie du moment. Une science de la "dangerosité" se développe ainsi, empruntant à
la psychiatrie et à la criminologie, mais aussi la morale ordinaire et au simple bon sens. Les
experts habituels sont sommés de s’y rallier ; elle permet, nous assure-t-on, de savoir avec la
plus grande précision, partir de grilles "actuarielles" infaillibles, qui récidivera ou pas, qui
est dangereux ou non. Ces montres et prédateurs de demain, ainsi démasqués, n’iront plus dans des
"prisons" mais dans des "centres socio-médico-judiciaires". Ils ne subiront pas des peines mais des
"rétentions de sûreté". Ils pourront être gardés indéfiniment dès lors qu’ils n’auront pas apporté
la preuve qu’ils ne sont plus dangereux. Mais s’il est déjà difficile de prouver son innocence, la
preuve de sa non-dangerosité relève de l’exploit. De mesure de sûreté en peine plancher, de fichier
en fichier, se construit ainsi une société de surveillance au maillage extrêmement serré où les
libertés peinent passer et s’étiolent.
Le danger est d’autant plus aigu que la
sécuritarisme prend son essor en même temps qu’une autre novlangue technicienne et managériale. Le
souci apparent de la gestion, de la performance, l’obsession du chiffre, permet de valider
n’importe quelle politique puisqu’il n’est plus question de valeur mais de rentabilité, qu’on juge
moins des individus qu’on ne gère des flux, les acteurs de cette nouvelle justice n’étant plus des
hommes ou des femmes mais des ETPT (Équivalent Temps Plein annuel Travaillé). Le mot d’ordre est au
"traitement en temps réel" (TTR) qui privilégie des procédures judiciaires expéditives.
L’indépendance n’est plus de mise mais la solidarité avec la police au sein d’une "chaîne pénale"
voire une "chaîne de sécurité". Le législateur fournit les dernières solutions répressives
nécessaires dans la "LOPPSI 2", "loi d’orientation et de programmation pour la performance de la
sécurité intérieure".
Combattre la violence et la torture
avec les mots
Le combat peut sembler dérisoire, voire illusoire, mais la
bataille des mots est primordiale. Entreprise des plus pacifiques, elle n’a de bataille que le nom.
Mais elle est une oeuvre de longue, de très longue haleine et nécessite un certain courage et une
rare ténacité. Refuser ces écarts de langage, ce glissements progressifs des mots, ces perversions
de sens, ce n’est pas faire preuve de purisme, ni de préciosité. C’est établir une première ligne
de défense face à la violence verbale, pour éviter, dans un second temps, la violence physique.
C’est s’obliger à rester dans le monde de la raison plutôt que de glisser sur le terrain de
l’émotion et du populisme. Il faut donc s’arcquebouter sur les mots simples de l’humanisme. Les
défendre avec la dernière énergie. Imaginer derrière chaque mot, la dignité d’un
individu.
Le respect les mots est la condition du respect des hommes."