Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dnouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
23/04/2019 n 14:15
LU POUR VOUSn Article n122.1 n 22:57 n 26/02/18 n Editeur : csv
7 mars 2018
Michel Wieviorka : Si on vacue le conflit, la
violence extrme ressurgit


"Le conflit est fondamental en dmocratie. La dmocratie doit le laisser se construire et sexprimer les contestations. Si tel nest pas le cas, il est possible que les individus qui ne peuvent contester ressentent le besoin de passer la violence."
Michel Wieviorka


Dans un entretien du 23 fvrier 2018 au Nouveau magasine littraire, le sociologue Michel Wieviorka dit pourquoi la non-violence ne suppose pas un monde sans conflits. Pour lui, il faut rhabiliter les antagonismes et les inclure, si possible, dans le jeu politique. Il ouvre ici une intressante rflexion sur dmocratie, conflits et violence. Michel Wieviorka est aussi directeur d'tudes l'EHESS et prsident de la Fondation Maison des sciences de l'homme.

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"D'une poque l'autre, le mal peut changer de forme, d'apparence et de visage. Mais, toujours, il demeure, s'adapte au contexte et traverse les dbats. Surtout, il se manifeste et s'vacue dans une violence parfois sans limite. L'erreur serait d'en faire un objet tabou, explique Michel Wieviorka, qui suggre dans son dernier essai, Face au mal. Le conflit sans la violence (ditions Textuel), une conversation avec Rgis Meyran, le passage de la violence au conflit non-violent et institutionnalis.

Quel est ce mal dont vous faites un objet sociologique dans votre ouvrage ?

Sintresser au mal relve le plus souvent dune dmarche philosophique, religieuse, voire mtaphysique. Jai donc tent dlaborer une autre approche, sociologique, qui est la suivante : il y a mal lorsquun ou plusieurs tre humains nient lhumanit dautres individus. En termes plus nettement sociologiques encore, le mal se manifeste lorsque des sujets, ou pourrait-on dire des anti-sujets humains, dtruisent la subjectivit dautrui et, parfois en mme temps, la leur.

Dans notre poque, le terrorisme en tant que phnomne social constitue-t-il la plus haute manifestation de ce mal ?

Le terrorisme a toujours eu une dimension de destruction dautrui et a donc toujours fait partie de la catgorie du mal. Il faut par ailleurs noter que ceux qui pratiquent le terrorisme le font au nom dune cause, dune volont dmancipation ou dun projet de libration. Aujourdhui, ce phnomne est essentiellement, mais pas exclusivement, religieux et, dans ce cas, il nest pas seulement li lislam. On observe aussi des acteurs terroristes dans lhindouisme, le bouddhisme, le christianisme ou chez les juifs religieux. Mais il est vrai que le terrorisme qui nous proccupe le plus aujourdhui est islamique.

En quoi ce terrorisme s'est-il renouvel ces dernires annes ?

Il est aujourdhui global, plantaire. Dans le pass, les acteurs terroristes ntaient pas martyristes. Ils ne se donnaient pas la mort en mme temps quils tuaient. Il ne sagissait pas seulement pour eux de faire souffrir la personne qui allait tre tue mais avant tout dexprimer une revendication politique. Si bien quon a invent le syndrome de Stockholm pour dcrire le comportement dotages ayant dvelopp une sorte dempathie envers leurs geliers aprs avoir pass une priode prolonge avec eux. Dans un sens, le terrorisme dhier, pourrait-on dire, tait moins barbare, moins cruel que ce que lon connat avec ltat islamique.

Lantismitisme, que vous avez beaucoup abord dans vos recherches, est-il lui aussi une forme de mal en mutation ?

Depuis les annes 1950, lantismitisme a connu plusieurs tapes de transformation. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la question juive, Auschwitz ou le rle de la France de Vichy faisaient trs peu lobjet de dbats. Puis, la fin des annes 1970, on voit apparatre un courant dit ngationniste qui conteste lexistence des chambres gaz. Plus tard, certains dfendront lide que si les chambres gaz ont bien exist, les Juifs sen serviraient pour satisfaire leurs intrts et rcolter des fonds. Cest ainsi que nat lexpression de Shoah business . Si cette renaissance de lantismitisme sopre dans un premier temps lextrme droite, on en retrouve par la suite des expressions bien diffrentes au sein de populations issues de limmigration rcente, lesquelles sidentifient dabord la cause palestinienne ; puis, de plus en plus nettement, un islam de combat dans la foule des thses de Samuel Huntington, connu pour son livre intitul Le Choc des civilisations, paru en 1996.

Cette seconde tape est complte par une relance de lantismitisme class gauche et qui associe les Juifs au pouvoir et largent, et transite dans le dbat par la remise en cause de lexistence mme de ltat dIsral, au del de la simple critique de la politique du gouvernement isralien.

Depuis quelques annes, lantismitisme se renouvelle dans un contexte marqu par lmergence des fake news et du complotisme. Encore une fois, les Juifs fdrent ces deux phnomnes. Dun ct, on les accuse de dtenir le pouvoir et largent ; et de lautre, ils sont souponns dtre les initiateurs de complots plantaires. Cette combinaison est dautant plus dangereuse quelle sopre dans une nouvelle culture numrique o prospre lide que la communication doit tre libre et illimite ; que tout peut tre dit et que, par consquent, il ne doit pas y avoir dentrave cette libert. Pour toutes ces raisons, les Juifs se retrouvent en premire ligne car eux sont amens demander des rgulations, des limites, des contraintes pesant sur la libert dexpression en vue dendiguer la propagation des ides antismites, rvisionnistes par exemple. Logiquement, les Juifs focalisent la haine, le soupon, les accusations de ceux qui dfendent lide dune libert dexpression sans entrave.

Que pensez-vous de la polmique autour du projet avort de Gallimard dditer des pamphlets antismites de Louis-Ferdinand Cline ?

Ce qui mintresse le plus dans cette squence est ce qui a suivi lannonce de Gallimard de suspendre les crits de Cline. Cette annulation est intervenue aprs des prises de paroles issues du monde juif comme celle de Serge Klarsfeld, du Crif ou de lambassade dIsral. Suite cette dcision, on a vu circuler le soupon selon lequel la libert de publication avait surtout t conteste par les Juifs, sans quon mentionne dautres voix, non juives, qui avaient pourtant exprim leur dsapprobation. On avait pu observer un phnomne un peu comparable aprs lattentat contre Charlie Hebdo. Au moment de la minute de silence demande par le gouvernement, dans certaines coles, des lves ont dit quils ntaient pas Charlie, dnonant un deux poids, deux mesures entre la dfense de la libert de blasphmer le prophte Mahomet et linterdiction dun humoriste comme Dieudonn de se moquer des Juifs.

Pour faire face au racisme, lantismitisme ou au terrorisme, vous rejetez lappel luniversalisme rpublicain. En quoi nest-ce pas la bonne rponse ?

Avant toute chose, je tiens dire que je suis un enfant de lcole rpublicaine et quil ne faut pas voir en moi un fossoyeur de la Rpublique. Mais il est ncessaire de rappeler que la socit est la fois unit et division. La nation, le lien social et la Rpublique une et indivisible sont des ides et des outils dunion utiles et magnifiques. Pour autant, ils ne nous disent rien de nos divisions. Or ce qui divise notre socit ne peut pas tre rgl coups dincantations rpublicaines, nationalistes, ou bien encore populistes. Il ne suffit pas de faire des cours sur la citoyennet et la lacit pour polir tout ce qui fait tension et problme au sein dune nation. La rponse passe par plus de dbat et de conflit.

Vous plaidez pour une rhabilitation du conflit, mais sans la violence. En quoi le conflit est-il constitutif de la dmocratie ?

Le conflit est fondamental en dmocratie. La dmocratie doit le laisser se construire et sexprimer les contestations. Si tel nest pas le cas, il est possible que les individus qui ne peuvent contester ressentent le besoin de passer la violence. Autrement dit, le non traitement dmocratique et non violent du conflit peut aboutir des drames. Ce nest jamais facile pour un chef dentreprise de ngocier avec les syndicats, ni pour un pouvoir politique de rpondre des contestations. Mais si on vacue le conflit, si on ne le traite pas, la violence extrme ressurgit.

Vous exposez votre dsaccord avec Norbert Elias qui dcrit le processus civilisationnel comme linaire et dpeint une socit de moins en moins violente. En quoi ne souscrivez-vous pas cette approche socio-historique de la violence ?

La pense dElias recle un certain volutionnisme : la suivre, ds lpoque de la Renaissance, les hommes auraient appris contrler leur agressivit et leurs pulsions. Cest lide fondamentale de La Civilisation des murs ; la socit tendrait naturellement vers moins de violence et donc plus de civilisation. Malheureusement, Elias a lui-mme vu son concept se dsagrger avec lexprience du nazisme. Ce Juif allemand a vu son pays basculer dans ce quil a lui-mme appel la dcivilisation. Ce passage de notre histoire contemporaine nous montre quil ny a pas de processus linaire de la civilisation. En revanche, des travaux statistiques montrent que sur la trs longue dure il y a de moins en moins de violence, notamment de moins en moins de victimes de guerre. Ce quoi on rpondra quon est de plus en plus soucieux de la moindre victime

Plus le phnomne de la violence diminue, plus ce quil en reste est insupportable

Oui. Il ne faut pas non plus oublier que le thme de la violence a t fortement rejet au sein de notre socit ces trente dernires annes. Alors que dans les annes 1960 beaucoup croyaient la violence rvolutionnaire, elle est ensuite devenue un objet tabou. Une erreur fondamentale que nous commettons est de ne rflchir quau post-conflit en situations dhyperviolence. Pour prvenir cette violence, il faut rinstitutionnaliser le conflit, lui trouver une traduction politique. Ce que je trouve par exemple trs intressant dans le processus de paix en Colombie, bien quil reste encore trs fragile, est la volont de ne pas rduire au silence la gurilla mais de la transformer en acteur politique non violent et inclus dans le jeu politique. Non pas le post-conflit comme on dit souvent, mais le passage dun conflit violent un conflit sans violence : la gurilla est devenue force politique.

Nos dmocraties contemporaines ont-elles trop dlaiss le conflit tout en pensant rduire la violence ?

Sans avoir une image mythique du pass, nous tions autrefois davantage capables ou dsireux de nous projeter vers lavenir. Qui oserait nous promettre aujourdhui des lendemains qui chantent ? Si nous voulons reconstruire un horizon dattente, nous devons construire plus de dbats et les transformer en davantage de conflit. De ce point de vue, la France vit un moment politique trs intressant. Notre situation politique actuelle est telle quil ny a plus assez despace pour le traitement rellement dmocratique des antagonismes politiques. Ds quon sloigne du pouvoir, on rencontre une incapacit de dbattre sur le fond. Et parce que les oppositions, et de gauche, et de droite, sont actuellement trop faibles, soit le dbat est aval et dissout par le pouvoir, soit ce quil en reste est radical. Les dbats explosifs sur la lacit sont la caricature de cet tat du dbat public ; on a affaire une querelle mdiocre nous demandant de choisir entre islamo-gauchistes et lacards. Nous ne sortirons de cette phase que lorsque nous retrouverons des oppositions politiques plus fortes.

Quen est-il de la violence de ltat et de sa propension actuelle fermer le dbat ?

Comme le dit le sociologue Max Weber, ltat dispose du monopole lgitime de lusage de la force. Son utilisation de la violence est en principe lgitime. videmment, cette violence survient lorsquil ne veut plus entendre des contestataires ou prendre des dcisions que certains refusent. Mais pas seulement. La violence de ltat dcoule aussi de dcisions prises grce des textes de loi qui ont t crs pour servir ventuellement une toute autre cause. Je pense notamment aux dispositions antiterroristes de ces dernires annes qui ont parfois servi sen prendre des militants cologistes alors quelles avaient t labores pour lutter contre le terrorisme. Si ltat tait en droit de le faire, tait-il pour autant lgitime ? Il existe actuellement trs peu despaces de critique de la violence de ltat. Et cest de ce genre de lieux dexpression de la tension dont nous avons besoin.

Les politiques nolibrales nont-elles pas tendance nier ce besoin de conflit direct, laissant place une violence symbolique ?

Il y a effectivement quelque chose de cet ordre dans la situation actuelle. Certains spcialistes parlent de post-dmocratie ou de post-politique. Les corps intermdiaires classiques, notamment les syndicats, ns de lre industrielle se sont considrablement affaiblis. Mais peut-tre que natront demain de nouveaux groupes sociaux, sous de nouvelles formes et avec des modes dorganisations diffrents. Il est tout fait capital que les corps intermdiaires, dautres diront la socit civile dans ses formes institues, puissent continuer se dvelopper pour contester un pouvoir de plus en plus technocratique et vertical. L'tat ne doit pas ignorer les demandes qui viennent du bas de la socit. La question est de savoir comment ils peuvent se reconstituer. Comment faire vivre une socit civile qui ne demande qu exister ?

Croyez-vous au concept de la convergence des luttes ?

Cest en effet une ide la mode, dautant plus quon fte cette anne le cinquantenaire de Mai 68 et que ce mouvement a t initi par les tudiants avant dtre relay par les ouvriers. Pourtant Mai 68 nest pas une convergence. Le titre du livre d'Edgar Morin ce propos, Mai 68 : la brche, fut trs juste. Les tudiants ont initi une perce dans laquelle dautres acteurs du monde du travail se sont engouffrs. On a ensuite parl de convergence lors des grves de 1995 car elles furent leur poque les plus importantes depuis celles de Mai 68. Mais cette convergence fut en ralit trs limite. Je ne vois pas comment on pourrait construire une convergence car je ne vois pas quels acteurs politiques pourraient capitaliser aujourdhui de faon unitaire sur lide que diffrentes luttes peuvent aller dans le mme sens. Aujourdhui, le spectre politique est bien trop clat. En outre, sil y avait une convergence politique, ce serait pour passer une autre forme de pouvoir. Or, beaucoup de gens attendent encore de voir quels seront les rsultats des politiques socio-conomiques dEmmanuel Macron. Et dans cette attente, je ne perois aucun dsir de soulvement ou de bouleversement de lhistoire."




Edit par csv, le 07/03/18 18:02

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