Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dnouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
21/01/2019 n 18:09
LU POUR VOUSn Article n116.1 n 19:10 n 28/11/16 n Editeur : csv
Marc Crpon - novembre 2016
Il sagit de rsister la banalit de la violence


Marc Crpon, directeur de recherches au CNRS et du dpartement de philosophie de lcole normale suprieure vient de publier : "L'preuve de la haine : essai sur le refus de la violence", ouvrage dans lequel il s'interroge sur l'engrenage de la violence : pourquoi la violence ne cesse-t-elle pas de se reproduire, de se rpter, de se propager ?

Article de Philippe Douroux publi par Libration du 18 novembre 2016 :

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"En partant des effets de la violence et non de ses causes, le philosophe refuse la spirale de sa justification. Sans bonne conscience mais loin du nihilisme, il propose le consentement meurtrier, une lucidit active qui rend possible la protestation.

La banalisation de la haine, incarne par un Donald Trump lu 45e prsident des Etats-Unis, semble nous submerger et ne nous laisser que le choix de la violence et de la guerre. Face ce constat, Marc Crpon, directeur du dpartement de philosophie de lEcole normale suprieure de la rue dUlm (photo Ollivier Roller), rappelle dans son dernier ouvrage, lEpreuve de la haine (Odile Jacob), que la non-violence comme principe fondamental doit simposer laction politique. Cela fait maintenant vingt ans quil a entam une rflexion autour de la violence avec les Gographies de lesprit (1). Puis vient une trilogie : le Consentement meurtrier (2), la Vocation de lcriture (3) et ce dernier essai. Un travail quil dbute un peu par hasard pour Libration. A loccasion du Lib des philosophes de 2008, je devais ouvrir la squence du cahier Livres en chroniquant les derniers volumes de la Pliade consacrs Camus. Trop heureux, je dis "oui bien sr". Je les lis et je tombe en arrt devant lexpression "consentement au meurtre". Un concept qui orientera toute sa recherche.

La violence, encore la violence, toujours la violence

Jai crit ce livre parce que lexprience de la violence est aujourdhui une source dinquitude quotidienne. Il suffit dallumer son poste de tlvision ou son poste de radio, son ordinateur, on est tellement submerg de rcits violents, et pas seulement par les rcits des guerres et de terreur, mais par toutes les formes de violence, aussi par la violence verbale, sociale, intime, celle qui frappe portes closes. Nous avons aujourdhui limpression que la violence se confond avec le rel, ou que le rel nest fait que de violence. Jai voulu comprendre quel tait le dnominateur commun de toutes ces formes de violence. Et le pige est de la dcrire par ses causes. Quand on procde ainsi, on court toujours le risque de la lgitimer. Nous sommes pris alors dans la spirale de sa justification. Lide donc est de partir de ses effets. Cest alors quelle devient injustifiable. Parce que ses effets sont toujours singuliers. DansMurambi, le livre des ossements, un roman de Boubacar Bori Diop qui raconte la visite dun jeune homme au Rwanda sur un lieu de torture o sentassent les corps, son guide larrte et lui dit : Tu en as assez vu. Mais il veut voir chaque cadavre, chaque victime. Vassili Grossman le dit trs bien dans Vie et Destin : un individu dtruit, cest le monde qui disparat.

Lhomme incapable de faire face aux exigences dune thique est-il coupable ?

Je ne dis pas cela. Je pars dune rflexion sur la responsabilit du soin, du secours et de lattention quappellent la vulnrabilit et la mortalit dautrui, quel quil soit, do quil vienne. Cest donc bien une thique radicale que je dfends. Mais dans la pratique, dans la vie de tous les jours, on nest jamais la mesure de cette dmesure, on nest jamais mme dexercer pareille responsabilit. Cela commence la porte de la maison, dans la rue, dans les couloirs du mtro. On vit trs bien, on continue vivre, malgr tout pourrait-on dire, en ctoyant la misre, linjustice, en ne protestant pas aussi souvent que nous devrions, en ayant une indignation gomtrie variable. Mais a ne fait pas pour autant de nous des tres mauvais, des coupables. Cest une dfinition de la condition humaine que donne penser ce dcalage entre la responsabilit thorique et la responsabilit pratique, auquel je donne le nom de consentement meurtrier. Il dsigne donc davantage une faille entre notre responsabilit thorique et son exercice pratique, quune culpabilit au sens chrtien du terme. Ou alors, cest une culpabilit universelle qui est de lordre de celle que Derrida relevait dans Donner la mort, quand il expliquait que, dans le fond, toute responsabilit est coupable. Si, linverse, on voulait croire que la responsabilit vis--vis dautrui nentrane aucune forme de questionnement, elle ne serait plus rien quune bonne conscience satisfaite delle-mme. La reconnaissance du consentement meurtrier comme une dimension de notre appartenance au monde est une forme dhumilit qui refuse de se rfugier dans cette bonne conscience, tellement certaine dtre dans le juste.

Une forme de cynisme ?

a nest pas pour moi synonyme de cynisme, cest plutt une condition tragique. a ne veut pas dire que nous ne voulons rien voir et rien entendre. Cela veut dire quentre la responsabilit thorique qui doit tre universelle et ce que nous sommes en mesure dexercer, il y a une faille, un abme. Et cette faille ou cet abme, cest la condition humaine. La reconnatre est ncessaire pour viter de se payer de mots et se trouver des excuses bon compte. Si on veut se reconnatre une appartenance cosmopolite, si on veut se dire attach tout ce qui se passe dans le monde, ne faire aucune diffrence entre ce qui a lieu dans son pays et chez ses voisins ou partout ailleurs sur la plante - ce qui me semble indispensable -, il faut admettre le consentement meurtrier comme une dimension fondamentale de cette appartenance cosmopolite.

Je ne fais pas, parce que je ne peux pas tout faire. Responsable, je suis dsespr

Non. Notre responsabilit est de savoir habiller cet espace, cette faille. Nous pouvons apporter des rponses. Il y a prcisment des rponses possibles. La rvolte chre Camus en est une. La critique sous toutes ses formes en est une. Un citoyen qui slve contre un dispositif inique, un journaliste qui fait son travail, un intellectuel qui dnonce une politique injuste occupent cet espace, ils lhabitent chacun leur faon. Ils ne restent pas sans rien faire. Eprouver de la honte devant ce qui se passe en Syrie, devant cet afflux de rfugis qui fuient avec femmes et enfants la guerre et la misre, cest habiter cet abme. Dnoncer lincapacit dans laquelle se trouvent lEurope et la communaut internationale de mettre un terme cette situation, protester la hauteur de cette situation font galement une diffrence. Il y a des gestes, des attitudes thiques donc, qui rpondent de la violence et de tous les consentements meurtriers quelle entrane. La bont aussi est une rponse possible.

A propos de la bont, de la charit ou de la gnrosit, vous parlez de mots uss.

Ces mots ont t emports avec la crise de lhumanisme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et cest un travail philosophique mener que de se rapproprier ces notions, leur redonner du sens, en les arrachant la smantique dune morale confessionnelle, dune morale consensuelle.

La honte est-elle le dernier recours compte tenu du peu de moyens dont on dispose pour grer lafflux dun million de rfugis ?

Nous navons pas effectivement la capacit de mobiliser tous les moyens dont nous voudrions disposer. Nous sommes, avec la crise des migrants, replongs dans la contradiction dont nous parlions entre une hospitalit inconditionnelle qui serait, comme le dit justement Derrida, de lordre de la justice et donc dun refus inconditionnel de la violence, et les rgles imposes par le droit qui laissent des hommes, des femmes et des enfants sur le bord du chemin en posant des conditions lhospitalit. Quand des dizaines de milliers de gens fuient la guerre en Irak ou en Syrie et demandent asile, cest une violence terrible. Ils ne demandent pas des conditions de confort meilleures, ils fuient parce que leur vie est en danger. Ce quils demandent, cest lasile. Quand nous ne sommes pas en mesure doffrir cet asile, nous dupliquons la violence. Il importe de le savoir et de le reconnatre !

Le politique aussi est confront lconomie des moyens ?

Faire les choses ncessite des moyens et du temps. Jai voulu rappeler que laction politique demande dabord des principes thiques. Cette boussole me parat indispensable pour combler le foss dont nous avons parl entre le souhaitable et le possible. Sans principe, le nihilisme commence, rien ne vient suspendre la violence ou la contenir, do le recours un refus absolu, principiel, indiscutable de la violence. Il sagit de rsister sa banalit. Si jai sollicit dans mon livre quelques grandes voix, celles de Jean Jaurs, Romain Rolland, Martin Luther King, Desmond Tutu et Nelson Mandela ou Gandhi, cest afin de montrer que le principe thique du refus de la violence peut inspirer une action politique - et quil nest pas sans produire des effets.

Il faut des hommes et des femmes la hauteur de ces principes ?

Sans doute. Peut-tre peut-on dire aujourdhui que nous navons pas sur la scne politique europenne des hommes ou des femmes politiques la hauteur de ce refus absolu de la violence. Mais je dois nuancer mon propos. Le seul moment, de faon trs inattendue, o jai entendu un discours politique la hauteur, cest quand Angela Merkel sest propose daccueillir un million de rfugis en Allemagne. On peut dire qu ce moment-l, elle a sauv lhonneur de lEurope. Elle a fait entendre une voix thique, absolue, radicale en politique. On peut me dire que son discours tait intress, mais elle savait aussi quel retour de bton elle sexposait. Elle a fait entendre un principe thique.

La violence est-elle condamnable en toutes circonstances ?

Aprs 1914, nous avons une gnration de pacifistes convaincus comme Alain, Georges Canguilhem ou Romain Rolland qui, face la monte des fascismes, accule, admet que son pacifisme intgral nest pas la mesure des enjeux historiques et de la ncessit dune opposition la prise de pouvoir de Hitler et des nazis. Ils reviennent donc sur leur pacifisme radical.

Quelle relation entre le refus principiel de la violence et la guerre ?

Il y a des guerres ncessaires, il arrive que le recours la violence simpose. Mais ce que la guerre commande de faire, ce quelle impose, nest jamais la justice. Cest une dimension, parmi dautres, de ce consentement meurtrier dont nous parlions linstant, comme un trait distinctif de la condition humaine. Cest le cas de la rsistance loppression. Je ne minimise pas les temps sombres que nous traversons. Rien ne devrait simposer davantage que de raffirmer lattachement aux principes thiques et politiques sur lesquels sappuie la dmocratie, et renforcer par l mme le dveloppement indispensable dune culture de la non-violence. Lintelligence restera toujours le moyen le plus sr dchapper aux sductions de la force. Par le pass, le principe du refus de la violence sest impos et a prouv son efficacit. Il y a aujourdhui, me semble-t-il, une urgence le rappeler, pour faire barrage au cynisme, la complaisance ou la rsignation.

(1) Les Gographies de lesprit, Payot, 1996, 432 pp., 31 .

(2) Le Consentement meurtrier , le Cerf, 2012, 288 pp., 34 .

(3) La Vocation de lcriture, Odile Jacob, 2014, 288 pp., 25,90 .

Dessin Sylvie Serprix

LEPREUVE DE LA HAINE de MARC CRPON, Odile Jacob, 270 pp., 23,90 .
Edit par csv, le 28/11/16 20:11

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