Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dnouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
23/04/2019 n 14:14
LU POUR VOUSn Article n114.1 n 30/09/16 n 16:06 n Editeur : csv
3 octobre 2016
Jean-Claude Guillebaud : nous avons dsappris la
guerre


Interview de Jean-Claude Guillebaud par Aurlie Carton pour La Chronique d'Amnesty International :

"Depuis quil a quitt le grand reportage et les zones de conflit, Jean-Claude Guillebaud dploie avec talent ses qualits dessayiste. Partageant sa semaine entre ses terres de Charente et son bureau parisien au sige des ditions Les Arnes. Lancien grand reporter analyse notre dsarroi face aux   tats de violence  .


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La menace terroriste place-t-elle la France dans une situation de guerre comme laffirme le gouvernement ?

Nous sommes en guerre au Mali, en Syrie, au Ymen, en Irak car notre arme, ou nos forces spciales, sont impliques dans ces conflits. Sur notre territoire, nous affrontons le terrorisme et l, cest ambigu. Certes, le terrorisme est la fois abject et effrayant, cest sa fonction. Son but nest pas  militaire , au sens traditionnel du terme, mais psychologique. Comme son nom lindique, il vise terroriser. Avec peu de moyens et quelques gamins fanatiss, souvent venus de la criminalit de droit commun, il arrive faire vaciller un tat comme la France.

Comment analysez-vous la raction de nos gouvernants ?

Dans ce genre de situation, la fonction dun gouvernant devrait tre de rassurer la population, de laider conserver son calme et son sang-froid. Or juste aprs lattaque du Bataclan, Manuel Valls voquait lAssemble nationale le risque dune attaque chimique, rptant ad nauseam :  Nous sommes en guerre . Tout cela participe dune sorte dirresponsabilit de dirigeants qui perdent leurs nerfs ou pensent aux prochaines lections. Cela nest pas trs tonnant.

Depuis soixante-dix ans nous navons pas connu la guerre sur notre sol. Les conflits coloniaux taient lointains mme sils nous ont beaucoup affects. Nous avons donc perdu lhabitude de rflchir la guerre et dy faire face comme on la fait pendant des sicles. Le terrorisme sest mondialis certes, mais a ne veut pas dire que nous sommes dans une  guerre mondiale . Le philosophe Frdric Gros a crit il y a dix ans un livre clairvoyant intitul tat de violence, vers la fin de la guerre ? Selon lui, la guerre traditionnelle avec des armes constitues, des fronts allait tre remplace par des tats de violence sans armes constitues et sans  fronts  vritables. Or aujourdhui, avec ltat islamique, nous sommes en prsence la fois dune guerre traditionnelle en Syrie, en Irak et ailleurs et dtats de violence, cest--dire de terrorisme.

Pourquoi a-t-on tant de difficults apprhender cette violence ?

Nous avons dsappris la guerre. Pendant des sicles, une vision positive de la guerre a t la pense dominante en Occident, notamment chez beaucoup de grands crivains tels que Dostoevski, Proudhon, de Maistre Ctait ce moment o lon allait jusquau bout de soi, o lon prouvait son courage ou sa lchet, sa camaraderie et sa capacit de sacrifice. On vivait avec cet imaginaire. Aujourdhui, cela nous parat compltement fou, nous sommes scandaliss par le fait que les jeunes djihadistes sont indiffrents la mort, persuads quils iront directement au paradis.

Mais souvenons-nous quand mme quil ny a pas si longtemps, nos anctres utilisaient lexpression  mort au champ dhonneur , on mourait en hros avec son nom sur les monuments aux morts. Je place la rupture de sensibilit la Premire Guerre mondiale. Vous savez, mon pre a vcu cette priode charnire. Il tait fils dun agriculteur pour qui la guerre reprsentait, comme lhiver, une saison endurer en attendant la paix comme le retour du printemps. Reu Saint-Cyr 19 ans, il avait peine commenc sa formation quil a d partir au combat en 1914, et fut parmi le tiers de survivants de la promotion  la grande revanche , qui comptait plus de 700 lves. Dans ses vieux jours, il revenait souvent sur cette  boucherie  et lide absurde que lon puisse faire tuer 2 000 soldats pour conqurir 100 mtres de collines que lon allait reperdre le lendemain.

Vous-mme avez t correspondant de guerre pendant vingt-six ans. Quelle rflexion tirez-vous de cette exprience aujourdhui ?

Lune des dimensions que lon rpugne voquer, cest lexaltation que la guerre peut procurer, ne serait-ce que quelques instants. En 1969, je suis parti au Vietnam pour le journal Sud Ouest.

Larme amricaine permettait aux journalistes dtre aux premires loges lors des  ouvertures de route  qui, au petit matin, dbusquaient les Vietcongs. Trois hlicoptres lancs 300 km/h arrosaient les bas-cts. On vous installait, ct de la mitrailleuse, sangl lextrieur de lhlicoptre et sitt sorti de lhlico, vous aviez honte de cette espce de jouissance ressentie. Jai retrouv cette sensation sur dautres thtres de guerre, au Biafra, en Ėrythre, au Liban. Jai toujours voulu aller au bout de cette question taboue, ce basculement de lexcitation presque enfantine au dgot, Les deux coexistent, y compris chez les plus pacifistes.

Quest-ce qui a chang dans le reportage de guerre par rapport lpoque o vous exerciez vous-mme ce mtier  ?

Membre du jury pour le prix Albert Londres depuis huit ans, je constate que par rapport mon poque, les reportages sont de meilleure qualit, mieux informs. Les vrais, pas le crtinisme mdiatique de la tl en prime time. Ensuite, il y a davantage de femmes et de journalistes free lance qui eux, sont trs mal protgs en zones de guerre. Pour la presse crite, si les enqutes sont plus fouilles et plus compltes, il me semble que la grce de lcriture se perd un peu.

Vous voquez leffacement de la figure du hros au profit de la victime au XXe sicle. Est-ce que le phnomne Daech ne ressuscite pas cette image hroque ?

Oui, cest juste. Il suffit de lire le travail de terrain de lanthropologue Scott Atran sur les motivations des djihadistes. Il montre bien que ceux-ci se reprsentent comme les hros dune pope. Cest important de rflchir a. De son ct, le psychanalyste Fethi Benslama explique comment les jeunes radicaliss sont capts par loffre de croyances sacres qui les projettent au-dessus deux-mmes alors que beaucoup ont limpression de vivre dans une socit qui ne leur propose plus rien. Quand ils partent en Syrie, ils vivent une aventure plus excitante que daller travailler au Mac Do.

Dans lun des films prsents au festival de Bayeux (1), quelques Franais, partis combattre Daech, aux cts des Kurdes, dclarent vouloir lutter contre la barbarie avant de confier aussi leur soif daventure. Tous ces sujets taient tabous jusqu prsent. Les passer par pertes et profits, cest se tromper gravement. Quand Manuel Valls refuse de sintresser aux analyses sociologiques en disant quil faut se battre et non expliquer, cest idiot. Expliquer nest pas excuser mais essayer de comprendre pour mieux lutter ce qui motive des adolescents franais partir en Syrie.

Quelle est la consquence de la confessionnalisation des conflits ?

Quand la religion se mle de la guerre, elle lexacerbe et la guerre devient encore plus sauvage. Sauf que lon a fini par croire que la religion tait la source mme de la guerre. Cest le plus souvent faux. On tend rinterprter tous les conflits du monde travers le prisme de la religion. La guerre isralo-palestinienne nest pas une guerre entre le judasme et lislam mais bien entre deux peuples qui se partagent une terre et chacun convoque la religion quand a larrange.

Le conflit en Ulster tait avant tout un reliquat du colonialisme britannique et non un conflit entre le protestantisme et le catholicisme. Aujourdhui, il est vrai quune guerre samplifie au sein de lIslam entre chiites et sunnites. Mais cest la pathologie de la croyance, lenfermement dune conviction sur elle-mme (quelle soit religieuse ou idologique) qui est combattre et non la religion en tant que telle. Quand jentends dire que la source de la guerre est le monothisme auquel on oppose le  doux polythisme  de lAntiquit, je conseille de relire Thucydide. Il dcrit des horreurs de la guerre du Ploponnse, des sauvageries qui font penser celles de Daech : 8 000 prisonniers jets dans les Latomies de Syracuse, des carrires ciel ouvert, o les hommes finissent par mourir, de soif et de faim dans leurs djections. Alors la douceur du polythisme, cest une blague.

Dans le contexte actuel, lUnion europenne peut-elle encore constituer un rempart contre la guerre ?

Jentends souvent que lUnion europenne est en train dchouer parce que le populisme crot : Brexit, Hongrie, Pologne Il faut raisonner lenvers, le populisme augmente parce que lUnion europenne a chou construire une Europe politique de la solidarit. Pourtant, je veux continuer croire avec Hderlin que  L o crot le pril, crot aussi ce qui sauve .



(1) Festival des correspondants de guerre Bayeux - 3 au 9 octobre 2016
Edit par csv, le 03/10/16 05:52

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