Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dénouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
25/09/2018 n 01:23
LU POUR VOUSn Article n°122.1 n 22:57 n 26/02/18 n Editeur : csv
7 mars 2018
Michel Wieviorka : « Si on évacue le conflit, la
violence extrême ressurgit »


"Le conflit est fondamental en démocratie. La démocratie doit le laisser se construire et s’exprimer les contestations. Si tel n’est pas le cas, il est possible que les individus qui ne peuvent contester ressentent le besoin de passer à la violence."
Michel Wieviorka


Dans un entretien du 23 février 2018 au Nouveau magasine littéraire, le sociologue Michel Wieviorka dit pourquoi la non-violence ne suppose pas un monde sans conflits. Pour lui, il faut réhabiliter les antagonismes et les inclure, si possible, dans le jeu politique. Il ouvre ici une intéressante réflexion sur démocratie, conflits et violence. Michel Wieviorka est aussi directeur d'études à l'EHESS et président de la Fondation Maison des sciences de l'homme.

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"D'une époque à l'autre, le mal peut changer de forme, d'apparence et de visage. Mais, toujours, il demeure, s'adapte au contexte et traverse les débats. Surtout, il se manifeste et s'évacue dans une violence parfois sans limite. L'erreur serait d'en faire un objet tabou, explique Michel Wieviorka, qui suggère dans son dernier essai, Face au mal. Le conflit sans la violence (éditions Textuel), une conversation avec Régis Meyran, le passage de la violence au conflit non-violent et institutionnalisé.

Quel est ce mal dont vous faites un objet sociologique dans votre ouvrage ?

S’intéresser au mal relève le plus souvent d’une démarche philosophique, religieuse, voire métaphysique. J’ai donc tenté d’élaborer une autre approche, sociologique, qui est la suivante : il y a mal lorsqu’un ou plusieurs être humains nient l’humanité d’autres individus. En termes plus nettement sociologiques encore, le mal se manifeste lorsque des sujets, ou pourrait-on dire des anti-sujets humains, détruisent la subjectivité d’autrui et, parfois en même temps, la leur.

Dans notre époque, le terrorisme en tant que phénomène social constitue-t-il la plus haute manifestation de ce mal ?

Le terrorisme a toujours eu une dimension de destruction d’autrui et a donc toujours fait partie de la catégorie du mal. Il faut par ailleurs noter que ceux qui pratiquent le terrorisme le font au nom d’une cause, d’une volonté d’émancipation ou d’un projet de libération. Aujourd’hui, ce phénomène est essentiellement, mais pas exclusivement, religieux et, dans ce cas, il n’est pas seulement lié à l’islam. On observe aussi des acteurs terroristes dans l’hindouisme, le bouddhisme, le christianisme ou chez les juifs religieux. Mais il est vrai que le terrorisme qui nous préoccupe le plus aujourd’hui est islamique.

En quoi ce terrorisme s'est-il renouvelé ces dernières années ?

Il est aujourd’hui global, planétaire. Dans le passé, les acteurs terroristes n’étaient pas martyristes. Ils ne se donnaient pas la mort en même temps qu’ils tuaient. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de faire souffrir la personne qui allait être tuée mais avant tout d’exprimer une revendication politique. Si bien qu’on a inventé le syndrome de Stockholm pour décrire le comportement d’otages ayant développé une sorte d’empathie envers leurs geôliers après avoir passé une période prolongée avec eux. Dans un sens, le terrorisme d’hier, pourrait-on dire, était moins barbare, moins cruel que ce que l’on connaît avec l’État islamique.

L’antisémitisme, que vous avez beaucoup abordé dans vos recherches, est-il lui aussi une forme de mal en mutation ?

Depuis les années 1950, l’antisémitisme a connu plusieurs étapes de transformation. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la question juive, Auschwitz ou le rôle de la France de Vichy faisaient très peu l’objet de débats. Puis, à la fin des années 1970, on voit apparaître un courant dit « négationniste » qui conteste l’existence des chambres à gaz. Plus tard, certains défendront l’idée que si les chambres à gaz ont bien existé, les Juifs s’en serviraient pour satisfaire leurs intérêts et récolter des fonds. C’est ainsi que naît l’expression de « Shoah business ». Si cette renaissance de l’antisémitisme s’opère dans un premier temps à l’extrême droite, on en retrouve par la suite des expressions bien différentes au sein de populations issues de l’immigration récente, lesquelles s’identifient d’abord à la cause palestinienne ; puis, de plus en plus nettement, à un « islam de combat » dans la foulée des thèses de Samuel Huntington, connu pour son livre intitulé Le Choc des civilisations, paru en 1996.

Cette seconde étape est complétée par une relance de l’antisémitisme classé à gauche et qui associe les Juifs au pouvoir et à l’argent, et transite dans le débat par la remise en cause de l’existence même de l’État d’Israël, au delà de la simple critique de la politique du gouvernement israélien.

Depuis quelques années, l’antisémitisme se renouvelle dans un contexte marqué par l’émergence des fake news et du complotisme. Encore une fois, les Juifs fédèrent ces deux phénomènes. D’un côté, on les accuse de détenir le pouvoir et l’argent ; et de l’autre, ils sont soupçonnés d’être les initiateurs de complots planétaires. Cette combinaison est d’autant plus dangereuse qu’elle s’opère dans une nouvelle culture numérique où prospère l’idée que la communication doit être libre et illimitée ; que tout peut être dit et que, par conséquent, il ne doit pas y avoir d’entrave à cette liberté. Pour toutes ces raisons, les Juifs se retrouvent en première ligne car eux sont amenés à demander des régulations, des limites, des contraintes pesant sur la liberté d’expression en vue d’endiguer la propagation des idées antisémites, révisionnistes par exemple. Logiquement, « les Juifs » focalisent la haine, le soupçon, les accusations de ceux qui défendent l’idée d’une liberté d’expression sans entrave.

Que pensez-vous de la polémique autour du projet avorté de Gallimard d’éditer des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline ?

Ce qui m’intéresse le plus dans cette séquence est ce qui a suivi l’annonce de Gallimard de suspendre les écrits de Céline. Cette annulation est intervenue après des prises de paroles issues du monde juif comme celle de Serge Klarsfeld, du Crif ou de l’ambassade d’Israël. Suite à cette décision, on a vu circuler le soupçon selon lequel la liberté de publication avait surtout été contestée par « les » Juifs, sans qu’on mentionne d’autres voix, non juives, qui avaient pourtant exprimé leur désapprobation. On avait pu observer un phénomène un peu comparable après l’attentat contre Charlie Hebdo. Au moment de la minute de silence demandée par le gouvernement, dans certaines écoles, des élèves ont dit qu’ils n’étaient pas Charlie, dénonçant un « deux poids, deux mesures » entre la défense de la liberté de blasphémer le prophète Mahomet et l’interdiction d’un humoriste comme Dieudonné de se moquer des Juifs.

Pour faire face au racisme, à l’antisémitisme ou au terrorisme, vous rejetez l’appel à l’universalisme républicain. En quoi n’est-ce pas la bonne réponse ?

Avant toute chose, je tiens à dire que je suis un enfant de l’école républicaine et qu’il ne faut pas voir en moi un fossoyeur de la République. Mais il est nécessaire de rappeler que la société est à la fois unité et division. La nation, le lien social et la République une et indivisible sont des idées et des outils d’union utiles et magnifiques. Pour autant, ils ne nous disent rien de nos divisions. Or ce qui divise notre société ne peut pas être réglé à coups d’incantations républicaines, nationalistes, ou bien encore populistes. Il ne suffit pas de faire des cours sur la citoyenneté et la laïcité pour polir tout ce qui fait tension et problème au sein d’une nation. La réponse passe par plus de débat et de conflit.

Vous plaidez pour une réhabilitation du conflit, mais sans la violence. En quoi le conflit est-il constitutif de la démocratie ?

Le conflit est fondamental en démocratie. La démocratie doit le laisser se construire et s’exprimer les contestations. Si tel n’est pas le cas, il est possible que les individus qui ne peuvent contester ressentent le besoin de passer à la violence. Autrement dit, le non traitement démocratique et non violent du conflit peut aboutir à des drames. Ce n’est jamais facile pour un chef d’entreprise de négocier avec les syndicats, ni pour un pouvoir politique de répondre à des contestations. Mais si on évacue le conflit, si on ne le traite pas, la violence extrême ressurgit.

Vous exposez votre désaccord avec Norbert Elias qui décrit le processus civilisationnel comme linéaire et dépeint une société de moins en moins violente. En quoi ne souscrivez-vous pas à cette approche socio-historique de la violence ?

La pensée d’Elias recèle un certain évolutionnisme : à la suivre, dès l’époque de la Renaissance, les hommes auraient appris à contrôler leur agressivité et leurs pulsions. C’est l’idée fondamentale de La Civilisation des mœurs ; la société tendrait naturellement vers moins de violence et donc plus de civilisation. Malheureusement, Elias a lui-même vu son concept se désagréger avec l’expérience du nazisme. Ce Juif allemand a vu son pays basculer dans ce qu’il a lui-même appelé la décivilisation. Ce passage de notre histoire contemporaine nous montre qu’il n’y a pas de processus linéaire de la civilisation. En revanche, des travaux statistiques montrent que sur la très longue durée il y a de moins en moins de violence, notamment de moins en moins de victimes de guerre. Ce à quoi on répondra qu’on est de plus en plus soucieux de la moindre victime…

Plus le phénomène de la violence diminue, plus ce qu’il en reste est insupportable…

Oui. Il ne faut pas non plus oublier que le thème de la violence a été fortement rejeté au sein de notre société ces trente dernières années. Alors que dans les années 1960 beaucoup croyaient à la violence révolutionnaire, elle est ensuite devenue un objet tabou. Une erreur fondamentale que nous commettons est de ne réfléchir qu’au post-conflit en situations d’hyperviolence. Pour prévenir cette violence, il faut réinstitutionnaliser le conflit, lui trouver une traduction politique. Ce que je trouve par exemple très intéressant dans le processus de paix en Colombie, bien qu’il reste encore très fragile, est la volonté de ne pas réduire au silence la guérilla mais de la transformer en acteur politique non violent et inclus dans le jeu politique. Non pas le « post-conflit » comme on dit souvent, mais le passage d’un conflit violent à un conflit sans violence : la guérilla est devenue force politique.

Nos démocraties contemporaines ont-elles trop délaissé le conflit tout en pensant réduire la violence ?

Sans avoir une image mythique du passé, nous étions autrefois davantage capables ou désireux de nous projeter vers l’avenir. Qui oserait nous promettre aujourd’hui des lendemains qui chantent ? Si nous voulons reconstruire un horizon d’attente, nous devons construire plus de débats et les transformer en davantage de conflit. De ce point de vue, la France vit un moment politique très intéressant. Notre situation politique actuelle est telle qu’il n’y a plus assez d’espace pour le traitement réellement démocratique des antagonismes politiques. Dès qu’on s’éloigne du pouvoir, on rencontre une incapacité de débattre sur le fond. Et parce que les oppositions, et de gauche, et de droite, sont actuellement trop faibles, soit le débat est avalé et dissout par le pouvoir, soit ce qu’il en reste est radical. Les débats explosifs sur la laïcité sont la caricature de cet état du débat public ; on a affaire à une querelle médiocre nous demandant de choisir entre islamo-gauchistes et laïcards. Nous ne sortirons de cette phase que lorsque nous retrouverons des oppositions politiques plus fortes.

Qu’en est-il de la violence de l’État et de sa propension actuelle à fermer le débat ?

Comme le dit le sociologue Max Weber, l’État dispose du monopole légitime de l’usage de la force. Son utilisation de la violence est en principe légitime. Évidemment, cette violence survient lorsqu’il ne veut plus entendre des contestataires ou prendre des décisions que certains refusent. Mais pas seulement. La violence de l’État découle aussi de décisions prises grâce à des textes de loi qui ont été créés pour servir éventuellement une toute autre cause. Je pense notamment aux dispositions antiterroristes de ces dernières années qui ont parfois servi à s’en prendre à des militants écologistes alors qu’elles avaient été élaborées pour lutter contre le terrorisme. Si l’État était en droit de le faire, était-il pour autant légitime ? Il existe actuellement très peu d’espaces de critique de la violence de l’État. Et c’est de ce genre de lieux d’expression de la tension dont nous avons besoin.

Les politiques néolibérales n’ont-elles pas tendance à nier ce besoin de conflit direct, laissant place à une violence symbolique ?

Il y a effectivement quelque chose de cet ordre dans la situation actuelle. Certains spécialistes parlent de post-démocratie ou de post-politique. Les corps intermédiaires classiques, notamment les syndicats, nés de l’ère industrielle se sont considérablement affaiblis. Mais peut-être que naîtront demain de nouveaux groupes sociaux, sous de nouvelles formes et avec des modes d’organisations différents. Il est tout à fait capital que les corps intermédiaires, d’autres diront la société civile dans ses formes instituées, puissent continuer à se développer pour contester un pouvoir de plus en plus technocratique et vertical. L'État ne doit pas ignorer les demandes qui viennent du bas de la société. La question est de savoir comment ils peuvent se reconstituer. Comment faire vivre une société civile qui ne demande qu’à exister ?

Croyez-vous au concept de la « convergence des luttes » ?

C’est en effet une idée à la mode, d’autant plus qu’on fête cette année le cinquantenaire de Mai 68 et que ce mouvement a été initié par les étudiants avant d’être relayé par les ouvriers. Pourtant Mai 68 n’est pas une convergence. Le titre du livre d'Edgar Morin à ce propos, Mai 68 : la brèche, fut très juste. Les étudiants ont initié une percée dans laquelle d’autres acteurs du monde du travail se sont engouffrés. On a ensuite parlé de convergence lors des grèves de 1995 car elles furent à leur époque les plus importantes depuis celles de Mai 68. Mais cette convergence fut en réalité très limitée. Je ne vois pas comment on pourrait construire une convergence car je ne vois pas quels acteurs politiques pourraient capitaliser aujourd’hui de façon unitaire sur l’idée que différentes luttes peuvent aller dans le même sens. Aujourd’hui, le spectre politique est bien trop éclaté. En outre, s’il y avait une convergence politique, ce serait pour passer à une autre forme de pouvoir. Or, beaucoup de gens attendent encore de voir quels seront les résultats des politiques socio-économiques d’Emmanuel Macron. Et dans cette attente, je ne perçois aucun désir de soulèvement ou de bouleversement de l’histoire."




Edité par csv, le 07/03/18 à 18:02

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