Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dénouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
24/04/2019 n 06:46
INTERNATIONALn Article n°94.1 n 18:43 n 03/01/11 n Editeur : csv
3 janvier 2011 - Chine
Portrait de Liu Xiaobo


Ce Portrait par Jean-Philippe Béja* de Liu Xiaobo, prix Nobel 2010 et premier citoyen chinois à se voir décerner la prestigieuse récompense est paru dans le Nouvel Observateur sous le titre : "Au nom de la vérité" :

-
Manifestations de soutien le 28 décembre,
à l'occasion du 55ème anniversaire de Liu Xiaobo

Disciple de Vaclav Havel, le prix Nobel de la paix, condamné à onze ans de prison en 2009, n’a cessé d’incarner, au péril de sa liberté, la plus haute idée du rôle d’un intellectuel.

« Je veux redire ici au régime qui me prive de ma liberté […] : je n’ai pas d’ennemis, je n’ai pas de haine. » Vingt ans après la déclaration qu’il avait rédigée avec trois amis à la veille du massacre de Tienanmen, Liu Xiaobo réitérait cette profession de foi « dans la dernière déclaration » qu’il avait projeté de prononcer devant ses juges. Nous ne saurons jamais s’il a pu le faire puisque, en violation flagrante de la loi qu’il était supposé faire respecter, le juge décida que la plaidoirie de l’accusé ne devait pas durer plus longtemps que celle du procureur.

Deux jours plus tard, jour de Noël 2009, dans ce qui est un des verdicts les plus sévères de la dernière décennie, Liu Xiaobo était condamné à onze ans de prison pour « incitation à la subversion contre l’Etat », au terme d’une parodie de procès « public » auquel même sa femme n’avait pas été autorisée à assister. Son crime ? Avoir écrit six articles critiquant le règne du Parti Communiste et les avoir mis en ligne sur internet ; avoir contribué à la rédaction de la « Charte 08 », un manifeste qui demandait le respect de l’Etat de droit et des droits de l’homme et l’instauration d’une véritable séparation des pouvoirs en Chine.
Comment cet intellectuel public pouvait-il continuer à être sans haine, après avoir été privé du droit de parler et de publier ses écrits dans son propre pays ; après avoir supporté pendant vingt ans une surveillance policière épuisante et avoir été détenu illégalement six mois durant, sans être autorisé à voir sa femme, ni même à lui écrire ? La réponse, il l’a donnée lui-même dans sa « dernière déclaration » : « parce que la haine corrode la sagesse et la conscience d’une personne ; que l’esprit d’inimitié peut empoisonner l’esprit d’une nation, provoquer des luttes mortelles, détruire la tolérance et l’humanité, bloquer les avancées d’une nation vers la liberté et la démocratie. J’espère donc être capable de surmonter mes vicissitudes personnelles […], afin de contrer l’hostilité du régime par les meilleures intentions et de désamorcer la haine par l’amour. »

Une telle modération semble à des années-lumière de la personnalité de celui qui, au milieu des années 1980, provoqua une tempête en publiant un article dans lequel il dénonçait la timidité des écrivains contemporains, leur obsession pour le sort de leur caste, leur désir confucéen de devenir conseillers du prince. Liu était intransigeant : pour lui, la littérature devait préserver son autonomie et les écrivains ne devaient en aucun cas se taire sur certains sujets, fût-ce pour des raisons stratégiques. L’essence d’un intellectuel, estimait-il, est la pensée critique. Pour défendre son droit à l’exercer, il ne doit pas craindre de perdre la liberté, et même la vie. Cet article lui valut une renommée immédiate et le surnom de « Cheval noir » de la scène littéraire.

Liu Xiaobo n’était pas un activiste politique. C’était un intellectuel indépendant, qui refusait d’être lié par loyauté à un parrain politique, et qui ne craignait pas de critiquer ceux qui étaient alors considérés comme des intellectuels radicaux. Mais quand éclatèrent les évènements de Tienanmen, à la différence de beaucoup d’activistes, il ne tergiversa pas : alors qu’il était visiting professor à l’Université Columbia, il décida de rentrer pour s’immerger dans le mouvement. Il fut le seul intellectuel célèbre à prendre cette décision. Arrivé à Pékin en mai 1989, il passa l’essentiel de son temps sur la place Tienanmen. Le soutien enthousiaste dont les étudiants jouissaient dans le peuple de Pékin, surtout après l’instauration de la loi martiale, le convainquit qu’une nouvelle sorte de citoyens était en train d’émerger en Chine : « Juin 1989 fut le grand tournant des cinquante premières années de ma vie. La mort des martyres m’a ouvert les yeux, et désormais, chaque fois que je prends la parole, je me demande si je suis digne d’eux », écrira-t-il en juin 2003.

Quand l’armée envahit la place, Liu et ses camarades tentèrent de négocier l’évacuation pacifique des étudiants. Après le massacre, il réussit à s’échapper et put se réfugier dans une ambassade étrangère. Mais ce Robin des Bois ne pouvait supporter d’être en sécurité, tandis que ses amis étaient dans la rue. En dépit de la loi martiale, il décida de partir à leur recherche. Le 6 juin, alors qu’il roulait à bicyclette dans les rues de Pékin, il fut arrêté par la police. Dénoncé comme un des « meneurs » du mouvement, il passa les vingt mois suivants en détention à la prison de Qincheng. Liu, intellectuel radical solitaire, avait été transfiguré par le mouvement de Tienanmen. Après sa libération, il cessa d’écrire sur la littérature pour se consacrer à la pensée politique. Une fois de plus, son attitude différait de celle de la majorité des intellectuels chinois favorable à la démocratie et se rapprochait de celle d’un Vaclav Havel. Pour lui, la meilleure façon de se battre contre ce qu’il appelait « le régime postautoritaire », c’était de « vivre dans la vérité ». Ce n’est pas un hasard si l’acte qui lui a valu d’être condamné à onze ans de prison était inspiré par la « Charte 77 », texte conçu pour l’essentiel par Vaclav Havel.
« S’en tenir à la ligne qui constitue à se comporter en homme sincère dans la vie de tous les jours ne requiert pas tellement de courage, de noblesse, de conscience ou de sagesse […]. Cela exige seulement que l’on s’abstienne de mentir en public ; et que, lorsqu’on est confronté à la tactique de la carotte et du bâton menée par l’Etat, on ne mente pas à seule fin de survivre », écrivait-il en juin 2002. Si tous les Chinois commencent à dire la vérité, ce sera « une menace mortelle pour un système fondé sur le mensonge ». Tout au long des années qui se sont écoulées depuis Tienanmen, Liu Xiaobo n’a cessé d’être harcelé par les autorités, souvent suivi par la police ou assigné à résidence. Cela ne l’a jamais détourné d’agir selon ses idées. Pacifiquement. En toute lumière. Et « dans la vérité ».

(*) Jean-Philippe Béja
Directeur de recherche au CNRS, il est spécialiste des mouvements démocratiques en Chine. Ce texte est extrait de la préface de « Liu Xiaobo. La philosophie du porc et autres essais », à paraître chez Gallimard (« Bleu de Chine »)


Article paru dans le Nouvel Observateur
Du 23 décembre 2010 au 5 janvier 2011



SES DATES
1955. Naît à Changchun (Jilin).

1984. Professeur de littérature à l’Université normale de Pékin.

Mai-Juin 1889. Participe aux évènements de Tiananmen.

1996-1999. Envoyé en camp de rééducation par le travail.

1998- Epouse Liu Xia.

2008- Participe à la rédaction de la « Charte 08 ».

25 décembre 2009. Condamné à onze ans de prison.

Octobre 2010- Obtient le prix Nobel de la paix.

Edité par csv, le 03/01/11 à 18:57

Commenter l'article 94 g 0 commentaire(s)
ESPACE REDACTION
Identifiant : Mot de passe:
RECHERCHE
Dans la rubrique >
Sur tout le site >


Rejoignez le MAN Aveyron sur les réseaux sociaux

-

Page Facebook du MAN Aveyron











Tous les derniers mardi du mois : venez participer à un "cercle du silence" pour soutenir les sans-papiers, carrefour Saint-Etienne à Rodez à 18 h





Se former à la régulation non-violente des conflits, c'est possible :

-

Télécharger la plaquette de présentation des IFMAN



-

Ce site a été développé et est hébergé par l'association ""Naucelle Web Site"

Google


conflitssansviolence.fr
www
1449 articles
sont en ligne
sur le site
COURRIER n © Conflits Sans Violence 189592

Système Interactif Rédactionnel et Editorial * SIRE v2 Evo * © Hubert Plisson 2004-2007 *  Naucelle Web Site